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Entretien réalisé par Damien Aubel pour Transfuge à propos de "Quand j'étais normal", septembre 2010

 

Tranfuge : Votre roman "quand j'étais normal" esquisse, à travers l’histoire familiale de Gilbert, l’histoire des politiques culturelles de la Gauche depuis le Front Populaire – et le constat est désabusé, voire sévère. Les idées d’un Malraux, d’un Vilar ne sont que des chimères, peut-être dangereuses ?
Marc Weitzmann : Dangereuses pourquoi ? Le livre ne cherche pas du tout à juger d’une telle chose, non. Je prends au contraire très au sérieux l’idéal des parents de Gilbert à ce sujet. L’idée que la culture, le langage, sont des moyens privilégiés pour domestiquer la violence individuelle et sociale et permettre l’intégration dans la société continue de me toucher beaucoup. J’ai été frappé, pendant que j’écrivais le roman, par une déclaration de Frédéric Mitterrand selon laquelle le ministère de la Culture était celui des artistes. Quand on se souvient que pour Malraux, qui l’a créé, c’était celui du « peuple » -comme on disait alors-, quel horrible malentendu ! Dans le théâtre public notamment les subventions n’étaient pas là pour aider les artistes à vivre, mais pour soutenir ceux qui s’y engageaient à garantir dans un pays encore très rural, un accès démocratique et fraternel à la culture –à « réunir dans les travées de la communion dramatique l’ouvrier de Putaux et l’agent de change », comme disait Jean Vilar. Certains hommes de théâtre l’ont fait avec une abnégation presque janséniste, comme Vilar, et parfois au détriment de leur propre carrière.

Je voulais retrouver quelque chose de cet état d’esprit idéaliste dans les personnages des parents –et le comparer avec aujourd’hui. Quant à l’ironie et la satire avec laquelle ils sont décrits dans le premier chapitre, elles viennent essentiellement de leur fils, Gilbert. Les parents, qui sont juifs et ont passé leur adolescence sous l’Occupation, ont fait l’expérience d’une trahison extrême. Leur optimisme est, si l’on peut dire, un choix contre-intuitif, une décision qui va contre leur expérience. Gilbert, pour sa part, a quinze ans lors des trente glorieuses. Il ne connaît de la vie que la stabilité. De la prudence de ses parents, il ne retient que le conformisme, dont il se moque. Et comme la crise n’est pas encore là, il n’a pas peur du déclassement social, mais plutôt de suivre le même chemin qu’eux. Ce n’est que bien plus tard, une fois adulte, qu’il va apprendre à craindre.

Transfuges : Vous évoquez la désagrégation de l’idéal des classes moyennes – dont vous localisez les premiers symptômes dans les années 70. Pour vous, c’est le phénomène sociologique majeur des trente ou quarante dernières années ?
M.W. : Ca, ce n’est pas très original, non ? Ce que j’essaie de mettre en perspective, c’est à quel point les valeurs de la classe moyenne, que l’on croyait normales et tenues pour acquises, auront été, en France en tous cas, une construction brève et fragile née de la guerre froide. Particulièrement dans le domaine culturel. La généralisation du salariat, la sécurité sociale, les « grande vacances » : tout cet héritage du Front Populaire n’a été rendu possible après guerre que par la mise en place d’un Etat fort nécessaire à la reconstruction du pays.

C’est sur cet Etat que se sont appuyées les entreprises –un état dont les deux piliers furent, pour l’économie le gaullisme, et pour la culture, une rhétorique issue du Parti Communiste. Tout cela, qui a été l’identité politique de la France pendant 60 ans, a créé un état d’esprit très particulier. Les classes moyennes relativement cultivées qui ont connu leur apogée à cette époque ont vécu avec le portefeuille à droite, et le coeur à gauche. Dans les milieux culturels notamment c’était la grande époque du Nouvel Observateur, le grand moment de la révolution et de la maison de campagne, si vous voulez. Je crois que, paradoxalement, cet équilibre a commencé de se fissurer dans les années quatre-vingt, avec l’arrivée des socialistes au pouvoir. Le fossé s’est creusé dans cette classe moyenne, entre une frange supérieure qui s’enrichissait et une autre qui commençait de plonger. C’est alors, notamment dans les milieux culturels, que la notion de « camaraderie » si puissante dans les années d’après-guerre, a disparu au bénéfice d’un nouveau type de trahison. 

Transfuge : On ne sait jamais si Didier Leroux, l’alter ego et l’antithèse de Gilbert, est le héros d’une histoire de rédemption sociale édifiante ou s’il se contente de dissimuler sa méchanceté foncière...
M.W. : « Plus je comprends quelqu’un, moins j’ai l’impression de savoir qui il est », dit Carine, la cousine de Gilbert, dans le livre. Je ne crois pas que Didier Leroux soit « méchant ». C’est plutôt pour moi quelqu’un de très révolté, et j’essaie de traiter sa révolte avec sérieux, d’autant plus que je l’aurais sans doute été moi-même à sa place. Simplement, Leroux est quelqu’un qui n’a jamais eu le langage pour articuler cette révolte et cette impossibilité, en soi une terrible injustice, a, dans la réalité, des conséquences non moins terribles. Leroux est incapable d’échapper à ce qu’il est. Il en a conscience, ça le révolte encore plus –et plus il se révolte, plus il se condamne à rester ce qu’il est. C’est sans fin. Cela ne l’empêche pas d’avoir une profonde affection les parents de Gilbert. Mais c’est justement là qu’il devient dangereux –quand il est affectivement atteint.

Transfuge : C’est un personnage en colère comme vous les affectionnez...
M.W. : Je crois que la colère, la fureur, sont des éléments originels de l’acte littéraire –particulièrement lorsque cette colère est le produit de la nature incontrôlable du personnage. « Chante, déesse, la fureur d’Achille » dit déjà Homère au premier vers de l’Illiade. Et la colère d’Achille, qui déclenche l’apocalypse dans son propre camp au seul motif que son chef l’a frustré d’une fille, est à la fois héroïque et grotesque. Aujourd’hui, on dirait qu’il a un problème avec les figures d’autorité.

 

Le thème de la colère à la fois justifiée et aveugle irrigue toute la littérature, que ce soit sur le mode ironique avec Shakespeare (Othello ou Lear) sur celui du grotesque avec Dostoïevski, ou avec lyrisme comme dans la grande tradition américaine depuis Melville. En France aussi, il y a une grande tradition de la colère mais elle s’exprime plutôt sous un angle collectif, parfois nationaliste, toujours vertueux –la Révolution, la Commune, les Droits de l’Homme, des choses comme ça. On se révolte, mais, officiellement du moins, pour la bonne cause. Je trouve ça moins stimulant sur le plan littéraire. 

 

Transfuge : L’antisémitisme est un des motifs récurrents du livre et Gilbert constate son ampleur, et même sa recrudescence. L’antisémitisme gagne du terrain dans les consciences françaises, aujourd’hui ?
M.W. : Aucune idée. Pour construire le personnage de Leroux, pour écrire les e-mails de menace antisémite, je me suis servi de ce que je trouvais sur le Net, je me suis servi de certaines tirades de Youssouf Fofana, le meurtrier de Ilan Halimi, au cours de son procès, et enfin je me suis servi de certains discours, voire de certains détails biographiques de personnalités comme Alain Soral. Il y a donc en France, en particulier depuis les années 2000, une libération de la parole, et parfois des actes, dans cette direction. Mais est-ce parce que la société dans son ensemble redevient brutale, ou pour des raisons plus spécifiquement antisémites ? Je n’en sais rien. Le livre est probablement très français de ce point de vue. En tous cas, la menace antisémite dans le livre ne sert qu’un propos et un seul : nourrir une inquiétude fondatrice chez le personnage de Gilbert –une inquiétude qui frise la paranoïa et dont il découvre en lui, à sa grande surprise, et à sa grande fascination, toute la profondeur. C’est cette profondeur qui l’attire.

Transfuge : Le livre est émaillé de références à l’histoire récente – en particulier à la guerre contre l’Irak. Vous faisiez partie du comité de rédaction du Meilleur des mondes, qui s’est prononcé pour l’intervention américaine. Aujourd’hui, vous estimez toujours qu’elle était justifiée ?
M.W. : Tous mes romans sont saturés de politique. Comme matériau, cela me semble vraiment difficile à éviter. « L’Histoire est un cauchemar dont j’essaye de m’éveiller », la fameuse phrase de Joyce, est bizarrement plus vraie encore aujourd’hui qu’à l’époque de Ulysse. Aujourd’hui qu’est consommée la fin de l’Histoire, chacun d’entre nous est plus que jamais bombardé d’informations qui sont comme un cauchemar débile. On ne sait ni quoi en faire, ni quelles valeurs elles ont et dans la plupart des cas ces infos nous abêtissent parce qu’elle ont pour effet de défamiliariser le monde à nos propres yeux. Je veux dire par là qu’elles nous désapprennent à parler. On est sommés d’avoir une opinion et, en même temps, tout est si étrange, complexe et incroyable que c’est impossible et que l’on se réfugie dans les lieux communs ou dans la lange de bois idéologique. Même les informations de base sont devenues illisibles. Par exemple, vous avez gardé l’idée que la revue le Meilleur des Mondes avait soutenu la guerre d’Irak. Or c’est faux. Le comité de rédaction était constitué d’individus dont les opinions divergeaient –certains soutenaient la guerre, d’autres y étaient opposés, d’autres encore ne savaient pas quoi penser comme c’était mon cas. Le point commun, c’était que nous trouvions tous la rhétorique « pacifiste » de Villepin et de Chirac, à la fois mensongère, perverse, dangereuse –et sous-tendue par un système corrompu. Je n’ai pas changé d’avis là-dessus. Quant à la guerre elle-même, il faudrait faire la part de l’histoire interne américaine sur la manière dont elle a été menée, et les résultats sur le terrain. J’ai essayé d’éclairer un peu le premier point dans mon livre « Notes sur la terreur. » Quant au second, il est sans doute trop tôt.

Transfuge : Pourriez-vous écrire un roman situé aux Etats-Unis, un pays que vous connaissez bien ?
M.W. : Pas tout de suite, même si j’y pense de temps en temps. En fait, plus je passe de temps à l’étranger, plus c’est la réalité française qui m’intéresse. Je ne sais pas si c’est du fait de la distance ou parce que le pays change, devient plus brutal, plus chaotique –ce qui est une bénédiction pour un romancier.

Transfuge : Vous avez également apporté en 2007 un soutien – modéré – à Nicolas Sarkozy lors des présidentielles. A lire votre livre, on imagine que ce choix a été dicté par une certaine lassitude face à l’impuissance de la Gauche…C’est une décision que vous reprendriez aujourd’hui ?
M.W. : De toutes façons, c’est toujours une erreur pour un écrivain de donner un avis politique –c’est même presque une faute professionnelle. Mais puisque je l’ai fait, je suis bien obligé de continuer. Je dirais deux choses. La première, c’est que l’effarante médiocrité du personnel politique dans son ensemble, vient je crois de ce que c’est l’Histoire qui fait les hommes, et non l’inverse. Ceux d’aujourd’hui n’ont pas connu les chocs tragiques de l’histoire et c’est pourquoi, de droite ou de gauche, ils gèrent leurs carrières comme on le ferait dans une banque, sans aucun souci de leurs responsabilités ni de l’Etat ou de la chose publique. Cela veut dire que le XXIème siècle n’a pas encore trouvé ses leaders. C’est vrai partout en Occident, mais particulièrement en Europe ou l’on a vécu la guerre froide à l’écart des grands enjeux. Dans ce contexte, le candidat Sarkozy de 2007 n’était pas seulement le premier candidat de l’après-guerre froide, il disait aussi des choses auxquelles j’adhère toujours, en particulier sur la méritocratie, la réhabilitation du travail, la République irréprochable et « les meilleurs aux meilleurs places. » Et si ce type de discours a si bien fait mouche, pas seulement sur moi, c’est que ce n’était pas exactement ce que l’on avait sous les yeux depuis bien longtemps. Aujourd’hui, comme on sait, tout cela est oublié jusqu’à la caricature. Mais cette caricature a du bon. Si Nicolas Sarkozy n’a pas inventé le conflit d’intérêt, du moins fait-il apparaître au grand jour tout ce qui, avant lui, se traitait dans les ombres. C’est sa grande vertu transgressive. Et il est à craindre que, par réaction, le prochain président, quel qu’il soit, posera, sur la vie publique une chape de plomb moraliste, vertueuse, qui garantira un épouvantable ennui mais ne changera absolument rien aux pratiques, bien au contraire.

Transfuge : Comprenez-vous qu’on ait pu vous classer parmi les « nouveaux réacs » ?
M.W. : Non, pas du tout. Etre romancier, à mes yeux, ce n’est pas être citoyen, c’est même souvent l’inverse. D’un point de vue romanesque, Saddam Hussein sera toujours plus intéressant que Georges W. Bush et le Mitterrand ami de Bousquet bien plus passionnant que Lionel Jospin. Dans la vie, évidemment, c’est moins sûr. En d’autres termes, les romanciers ne sont pas là pour exprimer des convictions –réac ou progressiste. Ils sont là pour fouiller leur poubelle intime, en tirer des équations existentielles si possible universelles, et les pousser à incandescence par l’imagination. Et le carburant de cette imagination contient un élément de sauvagerie asociale qu’il faut savoir entretenir. C’est le contraire d’une psychanalyse, si vous voulez. Dans la psychanalyse, on tente de réduire les conflits pour rendre l’existence possible –dans la fiction on fait l’inverse. On exagère tout. On rend tout invivable.

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